RENCONTRE BILAN DU 65e FESTIVAL D'AVIGNON - 12 OCTOBRE 2011

65e édition
du 6 au 26 juillet 2011
En préparant cette édition, nous sommes revenus à la lettre adressée à la vieille Europe, que nous avions commandée à Jacques Derrida pour ouvrir, en juillet 2004, le cycle du Théâtre des idées. Cette lettre interpellait une Europe qu'il tutoyait alors : « Je vois en toi la "vieille neuve Europe", une Europe qui garde sa mémoire, la bonne et la mauvaise, la lumineuse et la sombre. La lumineuse, c'est au fond l'idée de la philosophie et de la démocratie [...], les Lumières et même ce qu'on appelle, de manière assez douteuse, la "sécularisation". Qu'elle garde aussi sa mémoire nocturne, la mémoire de tous les crimes qu'elle a commis dans l'Histoire et qui ont été commis en son nom, toutes ces formes d'hégémonie, de colonialisme et, au cours de ce siècle, toutes les monstruosités du totalitarisme européen : fascisme, nazisme, stalinisme. Mon espérance, c'est qu'à partir de tes deux mémoires, et notamment de la prise de conscience et du repentir qui ont suivi ce que j'appelle ta "mémoire nocturne", toi, ma nouvelle "vieille Europe", t'engages dans un chemin que tu es la seule à pouvoir frayer aujourd'hui. [...] Ce changement de cap suppose une "nouvelle culture politique européenne". [...] Je crois qu'un désir est nécessaire pour engager le coeur, le corps, l'existence et l'affect même des citoyens de cette nouvelle Europe. Il faut que naisse un sentiment d'appartenance et qu'un certain affect européen vienne soutenir cette nouvelle politique altermondialiste. Car [...] je souhaite voir advenir une Europe résolument altermondialiste, qui engagerait toutes ses forces pour être elle-même exemplaire du point du vue social et culturel... »
Ces mots sont d'actualité et nous rappellent combien il faut garder foi dans le fait que le pire n'est pas toujours certain et que, malgré les replis identitaires qui montent en Europe, les artistes, les chercheurs, les penseurs sont porteurs d'une espérance en notre capacité de modifier profondément les données de notre société. Les révolutions arabes nous ont démontré à quel point l'aspiration à la liberté des peuples est grande.
Au coeur de l'évolution du monde se trouve aujourd'hui la démocratie, née en même temps que le théâtre. Cette question habite depuis l'origine le Festival d'Avignon, né en 1947 quand la France élaborait un nouveau modèle de société pensé par le Conseil national de la Résistance, en instituant notamment un service public des arts et de la culture. Un service public que chacun peut s'approprier et qui appartient donc à tous. Un lieu de discussion touchant à la construction individuelle, à son émancipation, où la contradiction existe, avec des règles partageables qui permettent son existence. Un lieu pour apprendre à parler, à s'écouter, à douter, à rêver, à penser, pour être libre et ensemble. C'est l'enjeu d'une modernité qui puise ses forces dans la mémoire et que, modestement, à travers les créations artistiques que nous proposons, nous réinventons chaque année. C'est ce dessein qui nous anime et que nous poursuivrons au cours des trois prochaines éditions et aussi dans la construction pour le Festival d'Avignon d'un lieu de répétitions et de résidence à Monclar. Cette nouvelle étape dans l'histoire du Festival, qui le dotera d'un outil de travail indispensable pour affronter l'avenir et rester un lieu d'aventure artistique, sera également celle de repenser le rôle symbolique et solidaire de l'art. En effet, avec cette salle qui ouvrira en 2013, nous deviendrons les habitants d'un quartier d'Avignon de grande mixité sociale et culturelle et nous trouverons notre manière de participer à sa vie. Avec ce projet, jamais peut-être les deux principes fondateurs du Festival d'Avignon - création et adresse à un large public -, posés dès son origine par Jean Vilar, ne se rencontreront avec autant d'acuité.
Cette 65e édition s'est imaginée en dialogue avec Boris Charmatz. Il est d'abord danseur. Il l'est quand il interprète ou improvise et quand il chorégraphie, déplaçant les codes et les cadres habituels de la danse pour trouver des états de corps intenses et inattendus, une écriture concrète et poétique. Il l'est aussi dans son engagement d'artiste : se mettre en mouvement pour interroger autrement le processus de création, la place de l'artiste et celle du spectateur, les lieux de représentation et ceux de transmission.
Dans ce Festival, résonneront une nouvelle fois les grandes questions existentielles, celles qui hantent les figures tragiques du théâtre, celles qui traversent les destins historiques devenus par le travail des auteurs, metteurs en scène et acteurs des personnages sur nos plateaux, celles qui s'expriment tant dans les mots des auteurs que dans le langage des corps chorégraphiés. Il sera plus particulièrement question du mouvement, de la transgression du désir, de la transmission, de l'expérience de l'enfance avec laquelle notre société entretient des rapports contradictoires, de notre rapport à l'oubli et au déni.
Se tenir debout pour traverser les bonheurs et les catastrophes, grandir, se mettre en mouvement, entrer en résistance face aux tentations réactionnaires ou démagogiques, de façon intime ou dans une dynamique collective, ce sera, nous le souhaitons, l'énergie de cette édition.
Hortense Archambault et Vincent Baudriller
directeurs
Avignon, le 19 avril 2011
65e édition du Festival d'Avignon
6-26 juillet 2011
Le 65e Festival d'Avignon s'achèvera le mardi 26 juillet 2011, avec les dernières représentations de Sang & Roses - Le Chant de Jeanne et Gilles mis en scène par Guy Cassiers dans la Cour d'honneur du Palais des papes, de Fase d'Anne Teresa De Keersmaeker, de Danses libres de Cecilia Bengolea et Francois Chaignaud, de Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci ainsi que de Mademoiselle Julie mis en scène par Frédéric Fisbach. Ce spectacle sera aussi retransmis ce même soir sur France 2 à 22h25 et projeté à 22h en plein air dans le Verger Urbain-V (entrée libre). Les installations de l'École d'Art et l'exposition de Stéphane Couturier présentée à la Maison des Vins restent ouvertes jusqu'à la fin du Festival. Le Off se poursuivra jusqu'au 31 juillet 2011.
Conçue avec le chorégraphe et danseur Boris Charmatz, artiste associé, cette édition a fait se croiser le théâtre et la danse, mais aussi les arts visuels et la musique. Le Festival d'Avignon s'affirme, une fois de plus, comme un lieu d'ouverture et de dialogue, dans l'esprit du Festival depuis 1967, lorsque Jean Vilar y rassembla déjà ces différentes formes artistiques.
Cette année, les spectacles ont soulevé quelques grandes questions de société, telles que notre rapport à l'enfance et à la transmission, à l'Histoire et à la mémoire, et interrogé ce que représentent aujourd'hui les notions de « résistance » et de « communauté ». Le Théâtre des idées s'en est fait l'écho en conviant plusieurs intellectuels à venir partager leur pensée, comme lors de la mémorable rencontre entre Stéphane Hessel et Edgar Morin.
L'énergie de la création a été le moteur du Festival d'Avignon. Sur les 37 spectacles (hors les 8 Sujets à Vif et les Vingt-cinquième heure), 26 ont été des créations ou des premières en France. De nombreux artistes ont répondu à l'invitation du Festival en créant des spectacles en résonance avec l'architecture et l'histoire des lieux d'Avignon, comme en témoignent les créations à la Cour d'honneur et au Cloître des Carmes. Cette programmation a vu se croiser de grands noms du théâtre et de la danse avec une nouvelle génération d'artistes qui abordent les plateaux avec beaucoup de liberté, qu'ils soient metteurs en scène, chorégraphes ou interprètes.
Ce 65e Festival d'Avignon a été marqué par l'engagement et la curiosité des spectateurs qui ont répondu nombreux aux propositions du Festival, notamment à celles qui bousculaient les horaires habituels de représentation.
Pour la 6e année consécutive, la fréquentation globale dépasse les 90%. Le nombre de places délivrées devrait atteindre les 128 000 places (12 000 places de plus qu'en 2010) sur une jauge totale de 138 000, soit un taux de fréquentation de 93 %. Une fois encore, le public a massivement témoigné de son envie de participer au Festival en investissant tous les lieux de débats et de rencontres qui lui sont proposés (11 000 personnes à l'École d'Art, 5 000 au Théâtre des idées).
L'équipe du Festival poursuit ses actions d'ouverture vers de nouveaux publics, notamment en organisant, avec les Ceméa, le séjour de près de 800 lycéens venus de toute la France, en poursuivant sa collaboration avec le Centre pénitencier d'Avignon-Le Pontet ou encore en favorisant la présence au Festival de jeunes Avignonnais initiés au théâtre par l'association des Amis du Festival. Pour mieux connaître la spécificité du public du Festival, l'Université d'Avignon et des pays de Vaucluse est en train de réaliser une nouvelle enquête auprès des spectateurs.
Le Festival d'Avignon est un lieu de débat politique et de questionnement des politiques culturelles, où se déroulent des réunions tenues par les partis politiques et les élus de la culture. Au cours de cette édition, de nombreux candidats à la prochaine élection présidentielle sont venus au Festival pour assister à des spectacles, échanger avec les spectateurs et présenter le volet culturel de leur projet.
Lieu de mobilisation, le Festival d'Avignon a débattu de la place de la culture dans la construction européenne, notamment dans Les Rencontres européennes organisées avec le Festival d'Aix-en-Provence et les Rencontres d'Arles. Avec le Festival, Marcel Bozonnet et d'autres artistes ont lancé un appel à la solidarité avec le peuple syrien, dans sa conquête de liberté.
Les deux prochaines éditions se préparent dès à présent, tandis que le projet, dans le quartier de Monclar, du lieu de répétitions et de résidence du Festival d'Avignon prend forme. Il ouvrira ses portes en juin 2013 et permettra à l'avenir au Festival de mieux accompagner les artistes dans leurs créations et d'intensifier avec eux, tout au long de l'année, son travail de démocratisation culturelle sur le territoire d'Avignon.
Simon McBurney, acteur, metteur en scène et directeur de la compagnie britannique Théâtre de Complicité, sera l'artiste associé à l'édition 2012 du Festival d'Avignon. Pour le Festival de 2013, Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont choisi deux artistes associés : l'auteur, comédien et metteur en scène Dieudonné Niangouna de Brazzaville, et l'acteur et metteur en scène Stanislas Nordey.
Avignon, 24 juillet 2011